Protéger nos systèmes de santé contre la privatisation :
leçons mondiales pour une action locale! !
Le 7 avril, connu à travers le monde comme la Journée mondiale de la santé, MPS-Canada a organisé un webinaire en collaboration avec MPS-Europe sur la manière dont les capitaux privés et les intérêts financiers ont sapé les systèmes de santé universels établis de longue date en Angleterre, en Belgique et en Suède. En présentant des perspectives sur l’impact de la privatisation sur les droits à la santé et sur les stratégies de résistance contre la commercialisation dans ces pays, les intervenants ont offert quelques leçons pour les luttes contre la privatisation des soins de santé au Canada. Deux intervenantes du Québec et de la Colombie-Britannique ont ensuite réfléchi aux efforts visant à renforcer les réponses collectives locales face à ces forces mondiales, tout en faisant avancer des systèmes de santé centrés sur le bien-être collectif. L’événement a attiré plus de 90 participants, qui ont partagé leurs questions, leurs réflexions et les actions en cours à travers le Canada et l’Europe.
Veuillez trouver ci-dessous le résumé de notre réunion et les diapositives de présentation de nos intervenants, ainsi que les actions menées à travers le Canada et l’Europe.
Intervenants :
- Desirée Enlund, Suède: Professeure adjointe, Département d’études thématiques, Université de Linköping
- Sebastian Franco, Belgique: Chercheur au GRESEA (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)
- John Lister, Angleterre: Membre fondateur de Keep Our NHS Public
- Anne Plourde, Québec, Canada: Chercheuse à l’IRIS (Institut de recherche et d’informations socioéconomiques)
- Ayendri Riddell, Colombie-Britannique, Canada: Directrice des politiques et des campagnes, BC Health Coalition
Lisez les biographies complètes de nos intervenants ici : Biographies des intervenants
Merci à nos interprètes anglais/français et français/anglais: Miriam Heap-Lalonde et Danielle Holyk
Membres du PHM-Canada, intervenants aux webinaires, et interprètes anglais/français et v.v.
Introduction :
Les systèmes de santé, tant en Europe qu’au Canada, sont confrontés à une vague croissante de privatisation des soins. Au lieu d’investir dans les déterminants sociaux fondamentaux de la santé – un logement décent, des soins de santé accessibles, des salaires décents, des environnements favorables à notre bien-être et à notre avenir –, les gouvernements nous plongent dans une insécurité croissante en raison des investissements dans l’armement, les contrôles aux frontières et la dégradation de l’environnement. L’un des domaines où nos sociétés ressentent le plus clairement cette restructuration intentionnelle néolibérale de l’État, est celui de nos systèmes de santé, confrontés à de nouvelles vagues d’austérité inventées. Peu importe comment les soins de santé sont gérés et financés, et à quel niveau de compétence, les gouvernements se sont dérobés à leur rôle de défense du financement public au bénéfice de toutes et tous, se rendant au contraire complices d’intérêts privés qui détournent les avantages au profit d’une minorité. Déjà en difficulté après des décennies de désinvestissement, avec des profiteurs privés qui rôdent, tant en Europe qu’au Canada, nous sommes voués à voir la situation s’aggraver.
C’est dans cet esprit que nous avons organisé ce webinaire : pour inspirer et renforcer la solidarité entre les peuples et les communautés engagés dans des luttes visant à protéger et à améliorer l’accès à un système de santé équitable et efficace. Les liens que nous tissons, par l’intermédiaire du PHM, avec des camarades du monde entier menant les mêmes batailles nous rappellent que nous ne sommes ni isolés ni seuls. Nous espérons tirer les leçons des erreurs et des réussites non seulement de notre propre histoire, mais aussi d’autres contextes, afin d’être mieux préparés aux luttes et à la résistance qui nous attendent.
La Suède, présentée par Desirée Eunland :
- La Suède a socialisé son système de santé grâce à une stratégie politique délibérée visant à évincer les alternatives privées, parvenant ainsi à une prise en charge publique quasi totale dès 1975. Financé par l’impôt et organisé au niveau régional, ce système a donné la priorité à l’universalité et à l’égalité d’accès entre les années 1960 et 1980.
- La réforme « Primary Care Choice » de 2010 a ouvert la voie à une offre privée à but lucratif : elle a imposé aux régions de créer des mécanismes de marché, a exigé le financement public des prestataires privés avant celui des établissements publics, et a donné aux entreprises privées la liberté de s’implanter dans les zones urbaines rentables. La structure pseudo-marché fonctionne entre les logiques contradictoires du choix individuel et de la priorité accordée aux personnes ayant les plus grands besoins en soins, ce qui conduit à une augmentation de l’offre privée à but lucratif concentrée dans les zones urbaines riches, tandis que les régions peinent à maintenir les soins de santé dans les zones rurales.
- La résistance a été limitée et fragmentée, sans mouvement anti-privatisation de grande ampleur. La mobilisation a été localisée (manifestations contre la fermeture d’hôpitaux) ou spécifique à certaines professions (grève des infirmières en 2024 autour des conditions de travail, pauses déjeuner symboliques des médecins). Parmi les rares initiatives venues de la base, on peut citer celles des communautés du nord de la Suède qui se sont mobilisées contre la fermeture d’hôpitaux et de services d’urgence. De ces luttes sont nées des coopératives de santé qui continuent de se réinventer, démontrant ainsi que les alternatives gérées par les communautés sont viables.
Pour en savoir plus sur la Suède, veuillez consulter la présentation de Desirée : Desirée Enlund – Sweden/Suède.pdf
La Belgique, présentée par Sebastian Franco :
- Le système universel belge s’est construit à partir de la base grâce à des sociétés d’entraide et des organisations de travailleurs, avant d’être institutionnalisé au sein d’un vaste cadre de sécurité sociale. Cette histoire d’infrastructure fondée sur la solidarité constitue un atout, mais elle a été érodée par des décennies de décentralisation, d’austérité, et d’externalisation des services hospitaliers à des entreprises privées, parallèlement à l’augmentation des tickets modérateurs et à la réduction de la couverture.
- Les syndicats, les collectifs de santé, les organisations d’éducation populaire, les sociétés d’entraide, les groupes de patients et les associations de médecins se sont tous mobilisés pour résister à la privatisation et à l’austérité, soit au sein d’une coalition, soit de manière indépendante. Par exemple, lors d’une campagne historique menée en 2019, les travailleurs hospitaliers se sont mobilisés chaque semaine pour réclamer la création de 5 000 nouveaux emplois, remettant ainsi directement en cause des charges de travail insoutenables. De plus, le réseau européen du PHM a développé des outils de recherche communs, tels qu’une carte interactive de la privatisation en Europe, et a soutenu la création de coalitions transfrontalières. Les maisons médicales, qui sont des centres de santé communautaires offrant des soins multidisciplinaires sans frais pour les utilisateurs, représentent un modèle alternatif ancré dans la communauté, lequel mérite d’être étudié.
Pour en savoir plus sur la Belgique, veuillez consulter les diapositives de Sebastian : Sebastian Franco – Belgium/Belgique.pdf
L’Angleterre, présentée par John Lister :
- Le NHS a été créé en 1948 en tant que système universel et complet, gratuit pour l’usager et financé par l’impôt général. Il a depuis été soumis à des décennies de privatisation, qui ont débuté dans les années 1980 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Cette privatisation a débuté avec la sous-traitance des services de nettoyage, de restauration et de blanchisserie des hôpitaux à des entreprises privées, et la mise en place d’un marché interne au sein du NHS où les hôpitaux se font concurrence pour obtenir des fonds destinés aux patients. Ce processus s’est accentué sous l’initiative de financement privé de Tony Blair, qui a généré des milliards de bénéfices privés grâce à des projets de construction d’hôpitaux et à d’autres initiatives visant à privatiser les soins cliniques.
- Le recours à des hôpitaux privés pour fournir les services du NHS ne permet pas de réaliser des économies. Les prestataires privés reçoivent les honoraires du NHS, mais ne sélectionnent que les interventions électives rentables, simples et à fort volume, ne forment aucun personnel, et laissent au NHS les urgences, les services de maternité, et les cas chroniques, complexes et coûteux, tout en privant le système public de personnel qualifié. Le NHS a également été soumis à 16 ans d’austérité budgétaire, aggravée par le fait que chaque patient/e du NHS envoyé vers des prestataires privés emporte avec lui/elle le financement.
- Les syndicats mènent la lutte depuis 1984, et les campagnes les plus fructueuses ont su forger de larges alliances avec les communautés locales, les syndicats, les élus locaux, les journalistes et les universitaires. Dans notre combat contre la privatisation, nous devons nous appuyer sur des preuves pour démontrer que les partisans de la privatisation sont conduits (et aveuglés) par l’idéologie et le profit, plutôt que par le pragmatisme.
Pour en savoir plus sur l’Angleterre, veuillez consulter la présentation de John: John Lister – England/Angleterre.pdf
À la suite des exposés des intervenants européens, Anne Plourde et Ayendri Riddell ont présenté leurs réflexions sur les enseignements à tirer pour préserver le financement public universel à payeur unique dans les provinces canadiennes :
Québec, Canada, présenté par Anne Plourde :
- Au Québec, la privatisation se présente sous des apparences trompeuses, progressant par le biais de la sous-traitance des services, des tickets modérateurs, de la construction d’hôpitaux en PPP, des plateformes numériques, de modifications réglementaires discrètes et de la création de marchés internes artificiels qui mettent les établissements en concurrence les uns contre les autres.
- Elle procède ainsi pour deux raisons : la privatisation a toujours été très impopulaire, et les mouvements de résistance ont, au moins en partie, porté leurs fruits. Les militants doivent acquérir la culture politique nécessaire pour la nommer lorsqu’ils la voient, même lorsque les gouvernements ne le font pas. Au Québec, la Coalition solidarité santé a réussi à ralentir certaines formes de privatisation, même si elle n’a pas entièrement stoppé sa progression. Plus récemment, un large front intersyndical et communautaire contre les soins de santé privés, le mouvement « Le privé, tout sauf santé », a vu le jour, et malgré une ouverture croissante aux options privées due à la crise d’accès, la population continue de se méfier des soins de santé à but lucratif.
- Les stratégies de privatisation présentent des similitudes frappantes d’un pays à l’autre : austérité budgétaire imposée au système public pour justifier la privatisation, privatisation déguisée, et les mêmes arguments en faveur du privé concernant le choix, l’inefficacité du secteur public, le pragmatisme et les coûts. Les promoteurs des soins de santé privés dans différents pays échangent entre eux et s’inspirent mutuellement, et cela fonctionne. Les mouvements qui luttent contre la privatisation doivent faire de même.
Pour en savoir plus sur le Québec, veuillez consulter le document d’Anne : Anne Plourde – Québec, Canada.pdf
Colombie-Britannique, présentée par Ayendri Riddell :
- À l’instar de la Belgique et de la Suède, le système de santé public universel au Canada s’est construit à partir de la base grâce à une mobilisation populaire, ancrée dans les syndicats d’agriculteurs, les coopératives et les mouvements sociaux des communautés rurales de la Saskatchewan au début du XXe siècle. Face à la farouche opposition de l’Association médicale canadienne et du secteur américain de l’assurance privée, et alors que les médecins cessaient de fournir leurs services, en 1963 les communautés ont mis en place 25 cliniques de santé communautaires afin d’assurer la continuité des soins.
- Certaines des attaques les plus insidieuses contre le système de santé public universel ont pris la forme d’un refus délibéré d’accès aux communautés racisées, telles que les travailleurs migrants et les Premières Nations. En excluant ces groupes du système public et en obligeant même certains travailleurs migrants à souscrire à une assurance privée pour bénéficier de soins médicalement nécessaires, l’assurance privée s’impose au Canada d’une manière qui lui serait autrement impossible. Le principe d’universalité est le fondement le plus solide sur lequel s’appuyer, et les campagnes doivent y revenir et le réaffirmer, en construisant une organisation inclusive ancrée dans le principe fondateur selon lequel tout le monde doit être couvert.
- Au Canada, tout comme en Europe, le secteur médical à but lucratif a toujours délaissé les populations rurales et celles ayant des besoins complexes. Le recours à des entreprises à but lucratif coûte plus cher, allonge les délais d’attente, et privilégie les patients en meilleure santé et les plus rentables. Au Canada, le projet de loi 11 de l’Alberta instaure un système de santé à deux vitesses en autorisant l’assurance privée et la facturation directe aux patients pour des soins médicalement nécessaires, ce qui porte atteinte aux principes d’universalité et d’accessibilité qui sont au cœur de la Loi canadienne sur la santé.
Pour en savoir plus sur la Colombie-Britannique, au Canada, veuillez consulter les diapositives d’Ayendri : Ayendri Riddell – British Columbia/Colombie-Britannique, Canada.pdf
Questions-réponses et conclusions :
- Les participants se sont demandé si les distinctions entre les modèles de Bismarck (assurance sociale) et de Beveridge (service public) avaient une importance, étant donné que les deux modèles sont menacés, mais John Lister a fait remarquer que le modèle allemand d’assurance (Bismarckien) était beaucoup plus coûteux à gérer que le modèle britannique (de Beveridge) de service public.
- Anne Plourde a fait remarquer que les systèmes de santé au Canada reposaient également sur le modèle de Beveridge et que les évolutions actuelles ramènent le Canada vers un modèle fondé sur l’assurance, s’éloignant ainsi d’un modèle clairement public financé par l’impôt.
- Desirée Enlund a souligné l’importance de repolitiser la question de la santé et de la sécurité publique, en rappelant aux gens les racines sociales et historiques des soins de santé publics.
- Anne Plourde a souligné que les personnes qui défendent le système public sont souvent critiquées pour défendre le statu quo. Mais cette critique repose sur l’hypothèse que la privatisation serait quelque chose de nouveau. Au contraire, au Canada, le secteur privé a toujours été présent dans le système de santé et c’est en réalité ce qui est à l’origine des problèmes que nous observons aujourd’hui. C’est pourquoi nous devons dé-privatiser et rendre le système de santé entièrement public.
- Sebastian Franco et John Lister ont souligné l’importance de construire des alliances larges et d’utiliser des preuves pour dénoncer la nature idéologique et lucrative de la privatisation.
- Ayendri Riddell a expliqué comment nos mouvements visant à protéger les soins de santé publics, à l’instar de ceux qui défendent d’autres biens publics tels que l’éducation, re-dynamisent une mobilisation fondée sur des valeurs. Étant donné que les Canadiens considèrent largement les soins de santé publics comme un bien social, les efforts de mobilisation peuvent s’appuyer sur ces valeurs existantes et les amplifier.
Agissez :
Les intervenants et les participants au webinaire ont souligné la nécessité d’une solidarité internationale et d’une résistance stratégique face à la privatisation, en partageant les actions à venir au Canada et en Europe :
- Action à Montréal : https://www.instagram.com/p/DWsBxR8jM4c/
- Rassemblement pour le NHS – Ensemble contre les coupes dans le NHS, le 22 avril 2026 : https://www.unitetheunion.org/news-events/events/nhs-rally-together-against-nhs-cuts
- Rassemblement du SCFP 3651 – Contre les coupes dans les soins de santé, le 23 avril 2026
- Alexandra Park (Oshawa) : https://ochu.on.ca/2026/03/27/cupe-3651-rally-april-23rd-at-1200-pm-alexandra-park/
- Rassemblements de masse dans toute l’Ontario – Halte à la privatisation de nos hôpitaux (OHC) – 25 avril 2026 Kawartha Lakes (Lindsay), Ottawa, Port Colborne, Elmvale (comté de Simcoe), St. Catharines, Waterloo, Windsor
- Rassemblement sur le budget des hôpitaux – Thunder Bay, 30 avril 2026 : https://ochu.on.ca/category/events/
- Journée de protestation dans toute l’Alberta – 29 mai 2026 (à l’échelle de la province) : https://afl.org/action-pages/fight-back-now-list/
- DITES NON AUX COUPES DANS LES SOINS DE SANTÉ DES RÉFUGIÉS : https://www.instagram.com/no.cuts.to.care?igsh=bGRjYmswZTA4N2sz
- 28 mai : Manifestation « Arrêtez le désastre de la privatisation des hôpitaux par Ford » – Page de l’événement de la Coalition pour la santé de l’Ontariohttps://www.ontariohealthcoalition.ca/index.php/event-get-on-board-may-28-stop-fords-hospital-privatization-train-wreck-giant-protest/Ontario
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